Oeufs de Pâques

09 Mai, 2022
Provenance: District du Canada
Easter Eggs Catholic

Le mystère des oeufs de Pâques - La tradition chrétienne

Les œufs de Pâques

Il s’est conservé parmi nous un grand nombre d’usages dont l’origine est toute chrétienne et qui, de fait, sont devenus profanes, parce qu’on ne les observe plus comme il conviendrait pour remplir le but de l’institution primitive, et qu’on en a oublié complètement la signification.

Combien s’en trouve-t-il qui se demandent pourquoi l’on mange, à l’occasion de la solennité pascale, des œufs teints de diverses couleurs, pourquoi aussi on se plaît à en faire, surtout aux enfants, des distributions qui leur causent une joie presque égale à celle que leur apportent les étrennes du premier jour de l’an ? Lorsque nos populations étaient profondément chrétiennes et que la religion était l’âme de leur vie, elles comprenaient le mystère des œufs de Pâques, elles savaient que c’est un vrai sacramental, et, en les faisant bénir par le prêtre, elles voulaient jouir des effets surnaturels que cet aliment sanctifié produit dans l’âme et dans le corps, en vertu de l’institution et de la prière de l’Église.

Pour remettre en honneur parmi nous des pratiques oubliées ou travesties, et pour leur rendre leur véritable sens, il faut les expliquer à la foule ignorante et trop souvent conduite par la seule force de l’habitude. Il est donc opportun de rappeler ce que sont les vrais œufs de Pâques, à l’approche des jours où nous allons les voir reparaître.

La bénédiction des œufs peut se faire en tout temps, et alors elle rentre dans la bénédiction des aliments en général, qui a pour fin d’attirer directement la grâce de la santé du corps et indirectement celle de la santé de l’âme ; mais elle est spécialement destinée à rappeler symboliquement la résurrection de Jésus-Christ, et dès lors un lien tout particulier la rattache à la fête de Pâques.

Cette bénédiction remonte à la plus haute antiquité. L’impossibilité d’en assigner l’origine précise a fait penser à des auteurs qu’elle devait être reportée jusqu’aux temps apostoliques. D’après un ancien Ordo romain, c’était la coutume à Rome de manger dès le soir du samedi-saint des œufs bénits par le Souverain Pontife, et en signe de joie à l’approche de ce grand événement. Mais, comme les Arméniens, qui prétendaient que Notre-Seigneur était ressuscité dès le samedi-saint, invoquaient cet usage pour appuyer leur opinion, la bénédiction des œufs fut transportée à la solennité pascale.

En temps ordinaire, il est permis de bénir toutes sortes d’œufs, si on les considère comme de simples aliments. Les œufs de Pâques doivent être de préférence des œufs de poule, ainsi que l’indique une ancienne formule de bénédiction. Il n’importe nullement qu’ils soient crus ou cuits, tirés ou non de leur enveloppe, teints ou blancs : ces différences accidentelles n’augmentent ni ne diminuent en rien la vertu de la bénédiction, et la signification reste la même. Cependant la coutume de les teindre est à peu près générale, et la variété des couleurs témoigne que les peuples se gardent bien de confondre ces œufs avec ceux qui servent à la nourriture commune, et qu’ils leur reconnaissent des propriétés particulières.

En bénissant les œufs, le prêtre prononce ces paroles : « Seigneur, que la grâce de votre bénédiction pénètre ces œufs, qui sont vos créatures, afin qu’ils deviennent une nourriture salutaire pour vos fidèles, qui les mangeront en vous offrant leurs actions de grâces, à cause de la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lequel vit et règne avec vous dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. » Il les asperge ensuite d’eau bénite.

Cette formule exprime deux choses. Elle indique d’abord que la bénédiction prononcée sur les œufs leur confère, comme à toute substance alimentaire sanctifiée par la prière de l’Église, la vertu d’entretenir et de fortifier la santé du corps. Cela suffirait assurément pour les faire ranger parmi les sacramentaux. Mais ils ont tout particulièrement ce caractère à raison de la signification symbolique qui leur est attribuée et qui rappelle la résurrection de Jésus-Christ et les grâces dont elle est pour nous le principe.

L’œuf est un signe d’espérance, puisqu’il contient, d’abord en germe, ensuite pourvu de son organisme rudimentaire, le poussin qu’il promet et dont nous apprécions l’utilité. C’est saint Augustin qui fait cette remarque. Pour le poussin, l’œuf est comme un tombeau, dont il sort au moment voulu, en brisant lui-même sa prison, pour entrer en possession de la vie. Ainsi notre Sauveur a voulu être renfermé dans son sépulcre jusqu’à l’heure qu’il avait lui-même marquée. Il s’est délivré par sa propre puissance de l’étreinte de la mort, et maintenant son corps glorifié est revêtu de gloire et doué d’immortalité. De même que notre Sauveur est mort pour nous, pour nous aussi il est ressuscité, puisqu’il est les prémices de ceux qui se sont endormis du sommeil de la mort (1). Le grand fait de la résurrection de Jésus-Christ est donc tout ensemble le fondement de notre foi et la base solide de notre espérance. « Notre Rédempteur, dit saint Grégoire le Grand, a subi la mort pour nous empêcher de la craindre ; il nous a manifesté sa résurrection, pour nous donner l’espérance assurée que nous ressusciterons à notre tour (2). » Toutes ces pensées sont renfermées dans l’œuf de Pâques, et le chrétien qui l’ouvre avec foi y puise cet enseignement consolant et fortifiant.

Cet œuf est encore une figure très expressive de l’Eucharistie, que tout fidèle est tenu de recevoir à l’époque de la fête de Pâques. Sous son écorce il renferme une substance éminemment nutritive, composée de deux parties bien distinctes, l’une blanche, l’autre rougeâtre, dans laquelle on voit apparaître fréquemment des gouttes de sang tout formé. Pour se nourrir de cet aliment puissant, il faut le dégager de son enveloppe, qui avait son prix, tant qu’elle le protégeait et le conservait, mais devient inutile lorsqu’elle est seule.

Pareillement, la nourriture eucharistique est contenue sous les espèces sacramentelles, qui ne sont plus rien par elles-mêmes et n’ont de valeur que parce qu’elles cachent et révèlent en même temps celui qui, pain des anges dans le ciel, s’est fait pour nous le pain du voyageur. Sous ces frêles enveloppes, il nous donne, avec son âme et sa divinité, sa chair tout éclatante de la pureté qui convient à Dieu, et un sang qu’il a versé pour nous et qu’il veut, en quelque sorte, verser aussi dans nos âmes, pour les purifier et les fortifier. Et comme la chair toute seule ne sert de rien (3), il faut que cette manducation soit spirituelle ; que nous sachions, par la foi, écarter les voiles du sacrement, pour trouver la divine substance qu’ils recouvrent et nous l’assimiler, afin d’entretenir et d’augmenter la vie de Jésus-Christ en nous. De l’œuf, aliment choisi du corps, l’esprit s’élève à la nourriture supersubstantielle de l’âme, et la manducation de l’œuf bénit produisant en nous, à la manière de tous les sacramentaux, une grâce proportionnée à nos dispositions intérieures et à notre foi, nous devons sentir s’éveiller une sainte avidité qui nous fait désirer et rechercher l’Eucharistie, sans laquelle nous ne pouvons vivre spirituellement.

Enfin l’œuf de Pâques, par ce qu’il renferme et de qui en doit sortir, symbolise les trois états et ce qui en doit sortir, symbolise les trois états de l’humanité. Depuis le péché jusqu’à Jésus-Christ, le monde était dans l’attente d’un Sauveur, et la loi ancienne, toute composée de figures qui annonçaient le salut et l’alliance intime que Dieu voulait contracter avec nous, entretenait cette espérance, comme l’œuf promet le poussin qu’il contient en germe. Avant même l’éclosion de l’œuf, la vie commence à y fermenter, à s’y développer, mais ce n’est encore qu’une vie initiale et rudimentaire.

Dans notre état présent, nous vivons par Jésus-Christ et en Jésus-Christ ; il nous a tirés de la mort du péché et nous a fait passer à la vraie vie de l’âme, qui n’est autre que la participation à sa vie propre. Quelque excellente que soit cette vie nouvelle, elle ne peut atteindre ici-bas son développement complet. Lorsque nous serons délivrés de notre prison de chair, par la mort, et dégagés des misères de la mortalité par la résurrection, il se fera pour nous une grande et magnifique éclosion. Comme le poussin qui, sorti du tombeau où sa vie avait commencé, grandit et paraît bientôt dans toute sa grâce où il semble se complaire, nous serons alors investis de l’immortalité que le Christ vivant dès maintenant en nous a conquise pour nous, et de toute la gloire de l’âme et du corps qui est l’apanage nécessaire et attendu de cette vie transformée.

Tel est, en abrégé, le mystère des œufs de Pâques, communément ignoré aujourd’hui. C’est parce qu’on ne le comprend plus, que, là même où la coutume s’est conservée de distribuer, à l’occasion de la grande solennité, des œufs teints de couleurs variées, on ne pense pas à les faire bénir. Le symbolisme reste ainsi incomplet, et l’on se prive des grâces attachées à la bénédiction donnée par l’Église pour ceux qui prennent avec de vrais sentiments de foi et de dévotion cette nourriture sanctifiée.

Autrefois, les fidèles recevaient avec respect et mangeaient avec confiance les œufs de Pâques. Bien qu’ils eussent reçu dans le sacrement de l’Eucharistie le divin aliment de l’âme, ils pensaient avec raison que la nourriture matérielle qui représentait et rappelait la grande réalité contenue sous les voiles de ce mystère adorable les confirmerait, par des grâces nouvelles, dans les dispositions avec lesquelles ils avaient célébré la Pâque réelle. Les parents et les amis s’offraient mutuellement les œufs bénits en signe de communion, pour se rappeler les uns aux autres que, nourris de cet aliment sanctifié, ils devaient rester unis par le lien de la charité, vivre dans le même esprit chrétien et s’entretenir dans les mêmes espérances fondées sur la résurrection de Jésus-Christ. Ces grandes et fécondes pensées sont bien oubliées aujourd’hui. Les œufs de Pâques n’ont plus, aux yeux de la plupart des chrétiens, d’autre utilité que de réjouir et d’amuser les enfants, qui les appellent les roulées, sans doute à cause du jeu qui consiste à les faire rouler sur un plan incliné, afin de gagner ceux qui seront touchés, et, en beaucoup de lieux, on désigne principalement la seconde fête de Pâques sous le nom de jour des roulées.

Dans les pays où l’esprit de foi a résisté à la décadence universelle, les œufs de Pâques sont restés en honneur. En Pologne particulièrement, on observe à cette occasion un usage aussi édifiant qu’intéressant. Le Carême, qui est plus sévère que chez nous, est suivi, le jour de Pâques, d’un festin qui rappelle les agapes des premiers chrétiens, et, dans les maisons qui peuvent en faire les frais, il y a table ouverte. Les viandes et les pâtisseries y sont servies avec profusion.

À l’issue de la messe, le prêtre vient bénir solennellement les tables, d’où le nom de bénit (swienzony) que l’on donne indistinctement aux mets et au repas. Cette cérémonie accomplie, le maître et la maîtresse de la maison ayant chacun une assiette sur laquelle sont des œufs coupés en tranches les présentent aux personnes étrangères à qui il plaît de venir participer au bénit. Les amphitryons en prennent chacun un petit morceau, qu’ils mangent après avoir dit : « Le Christ est ressuscité. Alleluia ! » Le visiteur en prend également un morceau, et répond : « Oui, vraiment, il est ressuscité ! Alleluia ! » On échange ensuite des félicitations et des vœux, à peu près comme on le fait chez nous au renouvellement de l’année. Après cette cérémonie, commence le repas, duquel personne n’est exclu.

Ces agapes se continuent pendant les trois jours de fête. Toutes ces victuailles ont été préparées le samedi saint ; car, durant ces grands jours, on n’allume pas les fourneaux. On garde pendant tout ce temps le même cérémonial. Le maître et la maîtresse de la maison doivent se tenir en personne à la porte d’entrée, leur assiette à la main, pour offrir à chaque nouvel arrivant le morceau d’œuf obligé, et ils en prennent à chaque fois une parcelle, en signe de communion avec leurs hôtes.

Les coutumes peuvent varier suivant le caractère et les mœurs des populations où elles se sont établies ; partout du moins on devrait, lorsqu’il s’agit de pratiques instituées par l’Église, leur conserver leur vraie signification et les observer comme il convient pour ne pas se priver des grâces qu’elle a voulu y attacher. Nous sommes persuadé que beaucoup de fidèles s’empresseraient de faire bénir les œufs de Pâques, s’ils savaient que tel est le vœu de l’Église, et qu’ils en useraient avec foi et dévotion, s’ils connaissaient les précieux avantages qu’ils en peuvent retirer pour la santé de l’âme et du corps. En leur adressant quelques instructions sur ce sujet, et sur beaucoup d’autres tout aussi oubliés, on ranimerait en eux la foi et la piété, et on leur ferait apprécier comme il convient les nombreux moyens de sanctification que l’Église nous a ménagés dans sa maternelle sollicitude.

P.-F. ÉCALLE,

Professeur de théologie.

I Cor., XV, 21.

Grégoire, Morales, XIV, 27.

Jean, VI, 64.

Source : LA SEMAINE DU CLERGÉ, N° 1, Deuxième année, Tome III, 29 octobre 1873, pages 629 à 631.